Jeudi, j'ai accompagné François à sa chimio. Après une attente raisonnable,
un oncologue vient le chercher pour l'entretien préalable. Petite contrariété,
ce n'est pas celui qui le suit habituellement. Las, ces choses arrivent, quand
ils sont débordés ils se délèguent les patients. Celui là parle fort avec un
accent italien prononcé. Nous arrivons dans la salle d'auscultation, la fenêtre
est grande ouverte, jeudi il ne faisait pas aussi chaud que les jours
précédents et François est devenu très frileux. Dehors les travaux alentours
vont bon train. Le médecin sort car il a un appel téléphonique, claque la porte
en sortant, je sursaute. Au bout de quelques secondes, je me lève et je vais
fermer la fenêtre. ça c'est pour le décor parce que ce n'est vraiment rien en
comparaison du dialogue qui suit. Le médecin revient et dit :
Le médecin : Je vais mettre un peu de musique c'est toujours mieux.
je pense qu'il plaisante, comme il utilise son iphone, je me dis qu'il doit
joindre un service et qu'il est en attente. Mais la musique en question ne
ressemble pas à cela. Il commence l'entretien médical, je ne l'écoute pas, je
suis gêné par le bruit de fond, et soudain je réalise qu'il a mis la radio.
Moi : Excuser moi, c'est obligatoire le fond sonore là ?
Le médecin : Mais pourquoi ?
Moi: Je trouve ça gênant.
Le médecin : Moi ça ne me gêne pas.
Je suis restée quelques seconde bouche bée, quel est donc ce médecin qui me
parle de ce que ça lui fait, à lui ? J'ai la sensation d'avoir affaire à
un usurpateur, un fou qui s'est glissé dans le service, a enfilé une blouse
blanche et se fait passer pour un médecin. Je me reprend et je répond.
Moi: Possible, mais moi ça me gêne.
Le médecin : Mais pourquoi, je n'en revient pas ! C'est la première
fois que j'entends ça ! c'est incroyable ! etc.
Je continue d’halluciner. Ou suis je ? Aurais toqué à la porte de mon
voisin pour lui demandé de baisser le son ?
Moi : Je suis désolée d'être une anomalie pour vous, mais je
souhaiterais que vous coupiez la musique.
Le médecin : Mais pourquoi vous êtes agressive comme ça, ça ne va pas
madame ?
Chacune de ses réponses est plus hallucinante que la précédente. Il ne doit
pas être au courant qu'il est dans un service d'oncologie et que l'on ne peut
pas dire à la femme d'un patient "ça ne va pas madame ?" comme si elle était
folle.
Moi: En effet, ça ne va pas. Comme vous dîtes.
Le médecin : Je comprend que vous soyez angoissé mais faut pas vous en
prendre à moi.
Pendant tout cet échange la radio continue de diffuser son bruit de fond. Je
ne parviens plus à le regarder, il me semble que si je le regarde encore une
fois, je vais sauter par dessus le bureau et lui éclater la tête sur son
iphone.
Moi : Je ne veux pas vous parler, je veux que nous voyons un autre
médecin, ça ne va pas être possible d'avoir cet entretien avec vous.
Il coupe enfin la radio, se tourne vers François qui confirme qu'en effet le
bruit vient interférer dans le dialogue. L'entretien médicale commence. Je suis
ulcérée. Prostrée sur ma chaise je regarde par la fenêtre comme si je n'étais
pas là. Plus tard dans l'entretien je l'entendrais vaguement dire encore
n'importe quoi. Un moment, je pense qu'il essaye de détendre l'atmosphère.
François lui demande des somnifères car il a eu quelque nuits d'insomnie, le
médecin se tourne vers moi et me demande ce que j'en pense.
Moi : Je n'en pense rien, c'est lui qui décide de quoi il a besoin,
c'est son sommeil, pas le mien.
L'entretien touche à sa fin, la colère est retombée mais le sentiment
d'hallucination reste présent. Dans la salle de chimio j'aperçois l'oncologue
de François, je lui fais signe. Il vient nous saluer. Je lui explique qu'avec
le médecin d'aujourd'hui ça ne n'est pas bien passé et lui raconte en deux
mots. Il me demande si je peux rester jusqu'à la fin de la chimio car il aura
plus le temps, à ce moment là, de m'entendre. Je ne veux pas faire d'histoire,
je veux juste dire que je ne veux plus voir ce médecin. L'oncologue de François
insiste. "Moi, j'aimerai savoir exactement ce qui s'est passé." Bon, très bien.
Je reste.
A la fin de la chimio nous voyons donc l'oncologue habituel de François et
je lui raconte toute la scène. Il est atterré et très désolé. il s'engage à ce
qu'on ne retombe jamais sur cet individu et nous lâche. "Je suis d'autant plus
embêté que vous n'êtes pas les premiers à vous plaindre. On est très embêté
avec ce médecin, il va falloir qu'on règle ce problème. En tout état de cause,
ça n'est pas votre problème mais le notre, et vous n'aurez plus affaire à
lui."
Puis il prend le temps de demander à François comment il va, de faire un
petit point avec lui. En sortant de là je me suis dit : " voilà une
expérience qui m'aura au moins remis en perspective une chose. L'oncologue qui
suit François est un mec vraiment bien (surtout comparé à l'autre taré) et nous
avons de la chance qu'il soit suivi par lui. Dans ces circonstances avoir
affaire à un con, c'est vraiment totalement insupportable.